Les pierres gravées antiques — intailles et camées — constituent une source exceptionnelle pour l’étude des sociétés grecques et romaines. Par la richesse de leurs images, leur circulation entre les cultures, la diversité de leurs usages et la finesse de leur exécution, elles offrent un accès privilégié aux représentations religieuses, mythologiques, politiques et sociales de l’Antiquité.
Au-delà de leur intérêt artistique, elles occupent une place particulière parmi les sources iconographiques antiques. Contrairement aux monnaies, dont les types sont généralement élaborés dans le cadre de programmes officiels émanant d’une autorité civique, royale ou impériale, les pierres gravées relèvent le plus souvent d’un choix individuel. Leur iconographie peut ainsi traduire des préférences personnelles, des croyances, des références culturelles, des pratiques religieuses ou encore une recherche de protection symbolique. Par leur très grand nombre et la variété de leurs thèmes, les pierres gravées constituent un témoignage irremplaçable sur l’évolution des représentations, des sensibilités et des choix symboliques au sein des sociétés antiques.
Cependant, l’étude de ces objets reste confrontée à une difficulté majeure : leur dispersion. Les pierres gravées sont aujourd’hui réparties entre de très nombreuses institutions patrimoniales, et les nombreuses collections privées constituées depuis la Renaissance, accessibles au travers des catalogues de ventes publiques et les publications de collections privées, parfois anciennes. Les informations disponibles demeurent fragmentées, sur des supports hétérogènes et souvent difficiles à rapprocher. D’importants travaux de compilation ont certes été menés depuis le XIXe siècle, notamment par A. Furtwängler (Die antiken Gemmen), puis au travers des grands recensements nationaux réalisés par H. Guiraud (France), M. Henig (Royaume-Uni), l’AGDS (Antike Gemmen in Deutschen Sammlungen, Allemagne) ou encore les nombreuses collections italiennes. Des synthèses thématiques dues entre autres à J. Boardman, P. Golyzniak, J.-M. Moret ou D. Plantzos complètent aujourd’hui ce panorama.
Le Corpus Numericum Gemmarum Antiquorum (CNGA) a été conçu pour répondre à ce besoin. Corpus numérique consacré aux pierres gravées hellénistiques et romaines (à l’exception des amulettes dites gnostiques) librement accessible à l’adresse https://cnga.me/, il est né d’une démarche personnelle hors cadre institutionnel académique, à la croisée de deux domaines : l’ingénierie des données et les humanités numériques appliquées à la glyptique antique. Il rassemble actuellement environ 7250 pierres gravées, des périodes hellénistiques et romaines provenant des sources précitées, constituant un outil inédit pour l’étude de la glyptique antique, qui reste un domaine insuffisamment exploité par rapport à son importance.

L’ambition du CNGA n’est pas seulement de constituer un inventaire numérique d’objets, mais de rendre comparables plusieurs milliers de représentations iconographiques provenant de sources extrêmement diverses, par la création d’une ontologie iconographique de la glyptique hellénistico-romaine. Cette démarche permet d’explorer les images gravées selon leur organisation thématique, d’identifier des variantes iconographiques, de mettre en évidence des séries et de faciliter les rapprochements entre des objets aujourd’hui dispersés dans le monde entier, voire connus par de simples moulages ou gravures.
Démarche de construction
La construction du corpus repose sur une démarche inductive, à partir de l’objet, créant progressivement une ontologie au contact des objets ou de leur représentation, et non d’un modèle figé a priori. Chaque pierre intégrée au corpus fait d’abord l’objet d’une analyse iconographique visant à déterminer son thème principal. Cette étape est essentielle car une même image peut recevoir plusieurs interprétations possibles. Il faut notamment distinguer ce qui constitue le sujet central de la représentation et ce qui relève d’un élément secondaire. Ainsi, une représentation de Nikè peut être classée selon que le sujet principal est la divinité elle-même, ou bien une scène de victoire militaire dans laquelle Nikè n’est qu’un élément participant au sens général de l’image. Lorsqu’un thème ou une variante significative n’existe pas encore dans l’ontologie, une nouvelle branche est créée dans celle-ci. L’ontologie grandit donc au fur et à mesure de l’intégration de nouvelles pierres.
L’objectif n’est donc pas seulement de classer les objets, mais de faire émerger les familles d’images, les variantes et les phénomènes de répétition ou de transformation des modèles iconographiques.
Structure du corpus
La structure du CNGA repose sur une arborescence iconographique hiérarchisée. Le premier niveau de classement comprend six grandes catégories :
- Religion et mythologie
- Symboles, combinaisons et allégories
- Le Monde (créatures terrestres, géographie, villes, éléments naturels…)
- Les Hommes (portraits et représentations de l’individu, pouvoir politique, arts et sciences, métiers)
- Scènes de genre (scènes bucoliques, religieuses, activités sociales, érotica …)
- Sujets incertains et douteux
Ces grandes catégories sont ensuite subdivisées progressivement. Par exemple, la catégorie « Religion et mythologie » comprend notamment :
- la mythologie gréco-romaine ;
- les dieux égyptiens ;
- les cultes orientaux ;
- le christianisme.
Chaque pierre possède une place unique dans cette arborescence, correspondant au choix du thème iconographique principal. Les cas ambigus ne sont pas multipliés artificiellement dans plusieurs catégories : ils sont classés selon l’interprétation retenue, avec indication de l’incertitude lorsque celle-ci existe. Ce choix permet de conserver une structure lisible et cohérente. L’ontologie constitue ainsi une grille d’analyse cohérente, où chaque nouvelle subdivision correspond à une distinction iconographique considérée comme pertinente.
Certaines entrées peuvent également correspondre à des comparanda : publications, objets parallèles ou références utiles à l’interprétation des pierres gravées (monnaies, mosaïques, statuaire, terres cuites, …).

Chaque pierre intégrée au CNGA reçoit un identifiant unique, de type CNGA-nnnnn. Cet identifiant est pérenne, il reste constant indépendamment de l’évolution de la classification ou de l’ajout de nouvelles informations.
Chaque notice rassemble plusieurs types de données :
- identifiant CNGA,
- une URL associée (https://cnga.me/?ref=CNGA-nnnnn),
- source de l’objet (institution, ancienne collection, vente publique, collection privée, ouvrage),
- numéro de référence dans la source d’origine (numéro d’inventaire, numéro de catalogue de vente…),
- photographie de la gemme (sur fond blanc, extraite de son sertissage le cas échéant) et/ou son empreinte ,
- matériau (cornaline, agate, jaspe, etc.),
- dimensions,
- provenance géographique éventuelle,
- appartenance à une collection historique,
- datation proposée (entre [ ]),
- si l’objet est un camée (« [camée] »), sinon il s’agit par défaut d’une intaille
- crédits photo.

L’un des principes fondamentaux du projet est l’accessibilité directe des données. Chaque pierre, mais aussi chaque nœud de l’ontologie dispose d’une URL propre permettant son partage et sa citation.
Structure technique
Le modèle conceptuel du CNGA repose sur une carte mentale XMind (www.xmind.net). Ce choix peut sembler éloigné des bases de données traditionnelles, mais il répond précisément aux besoins d’une classification iconographique évolutive, car la carte mentale offre une grande souplesse, permettant une création aisée de nouvelles branches, leur déplacement, leur évolution tout en conservant une visualisation globale de l’organisation iconographique. Chaque feuille terminale correspond à une notice telle que détaillée ci-dessus, ou à une référence comparative.
Le fichier XMind constitue la source unique du corpus. La version web est générée automatiquement à partir de ce fichier, ce qui garantit la cohérence entre l’ontologie et sa représentation en ligne. Le code de génération (front : React/Javascript, back : PHP/SQL) a été développé en grande partie avec l’assistance d’une IA générative, qui permet également d’offrir une version multilingue (anglais pour l’instant), par traduction automatique lors de la génération de la version.
Le site du CNGA permet deux types d’accès :
- exploration de l’arborescence de l’ontologie, selon une logique proche d’un explorateur de fichiers. L’utilisateur peut ainsi partir d’une grande catégorie et descendre progressivement dans les niveaux de détail jusqu’aux objets individuels, lui permettant de découvrir des ensembles d’images et faire émerger de nouvelles pistes de recherche (1)
- recherche par mots-clefs : recherche libre (y compris le nom d’une source, comme « BNF ») (2), ou thesaurus (3)

Perspectives
Bien qu’un certain nombre de collections nationales ne soient pas encore incluses dans le corpus, le nombre élevé de gemmes d’origine très diverses permet d’ores et déjà de constituer une ontologie largement représentative de l’imaginaire hellénistique et romain gravé sur pierre et verre inclus et permet d’offrir un nouvel outil à large spectre dédié à la glyptique, dans le cadre des humanités numériques. Cet outil pourra non seulement contribuer à renouveler les approches comparatives de la glyptique en facilitant l’identification de variantes, de séries iconographiques et de circulations de modèles, à une échelle qui était jusqu’à présent difficilement accessible, mais aussi favoriser, grâce à son large spectre documentaire, des recherches interdisciplinaires dépassant le seul domaine de la glyptique, dans des disciplines telles que l’archéologie, l’histoire des religions, l’histoire de l’art ou l’anthropologie.
À court terme, le corpus va s’enrichir de quelques centaines de nouveaux items dont de nombreux camées des plus grandes institutions (BNF, British Museum, KHM, Metropolitan Museum, …), l’accent ayant été initialement mis sur les intailles, au répertoire iconographique beaucoup plus étendu.
Toute remarque, correction, proposition peut être adressée à contact@cnga.me .