Seconde Journée archéologique drômoise

La seconde Journée d’archéologie drômoise, portée par le Musée d’Archéologie Tricastine et la ville de Saint-Paul-Trois-Châteaux, les associations locales (Société d’archéologie et d’Histoire de SP3C, Archéo Drôme, Patrimoine et archéologie de Montélimar), la Conservation Départementale de la Drôme ainsi que le Service Régional de l’Archéologie de la DRAC aura lieu le 21 novembre 2026 de 9h à 17h, salle Georges Fontaine à Saint Paul-Trois-Châteaux.

Cette année, elle sera présidée par Benoît Rossignol, Professeur d’épigraphie romaine à l’Université d’Avignon, et comme pour la journée précédente, les actes de cette journée animée par les chercheurs du Laboratoire ArAr (Archéologie et Archéométrie, UMR5138) seront publiés dans un numéro dédié de la Revue Drômoise.


Le programme est disponible sur le site Internet du Laboratoire ArAr !

L’inscription gratuite : venez nombreux !

Restituer une voûte ogivale : l’apport du lapidaire dans la compréhension du chantier médiéval

Le complexe de Vernaison, implanté sur la commune de Châteauneuf-sur-Isère (26), représente l’un des rares ensembles monastiques de la Drôme dont subsistent encore des élévations partielles. Lors de l’achat de la propriété par M. et Mme Clut en 2019, quantité de blocs de molasse, de tuf et de grès ont été dégagés de l’abbatiale ruinée. Parmi ces blocs, des claveaux en provenance de la croisée du transept permettent de restituer une voûte ogivale.

Présentation du site

Les premières mentions de la communauté remontent à 1167, dans un texte qui rassemble les dons effectués par Raymond († 1163), seigneur de Châteauneuf. Néanmoins, avant de s’implanter sur la terrasse au lieu-dit Vernaison, les moniales vivent au lieu-dit Commercy, à 5 km à l’ouest, jusqu’en 1221. L’appartenance à l’Ordre de Cîteaux est confirmée en 1259 par une bulle du pape Alexandre IV, bien que le statut d’abbaye-fille de l’abbaye de Léoncel, lui octroie aussitôt cette filiation.

Fig.1 : Localisation des propriétés de la maison abbatiale

Concernant le bâti, l’église abbatiale est orientée, le bras sud et la nef ont néanmoins disparu. Le chevet et le bras nord sont construits dans un moyen appareil de molasse, extrait des carrières de Châteauneuf-sur-Isère à 7 km à l’ouest, puis transporté par voie fluviale. Les assises sont régulières et les joints sont constitués d’un mortier de chaux fin, essentiellement sableux et sans inclusion.

Fig.2 : Chevet de l’abbatiale, vue depuis le sud-est.

L’emploi d’un appareil mixte de tuf et de molasse dans le voûtement de l’abside a permis sa préservation, ce mélange des matériaux procurant une plus grande élasticité et une meilleure résistance aux charges. Au sujet des décors, les ogives du cul-de-four présentent une modénature en double cavet surmontés d’un tore en amande, tandis que les arcs doubleaux de la voûte en berceau brisé du sanctuaire ne présentent aucune moulure. Les arcs et ogives sont réceptionnés par des colonnes engagées à deux tambours, dont les chapiteaux sont ornés de motifs à feuille d’eau. En somme, le décor interne à l’abbatiale est très sobre.

Fig.3 : Vue générale sur la voûte en berceau brisé du sanctuaire.

Quatre départs d’ogives, situés à la croisée du transept, suggèrent le développement d’une voûte aujourd’hui disparue. Les claveaux disponibles à l’étude présentent tous les mêmes modénatures : un décor en double cavet surmontés d’une arête de 5 cm de largeur. Une clé de voûte quadripartite avec les mêmes moulures est également conservée.

Fig.4 : Clé de voûte, provenance supposée de la croisée du transept.

Protocole d’intervention et méthode employée

Le dégagement et le tri des blocs, effectués selon leur nature et leur provenance, ont ainsi permis d’attester l’origine des claveaux et des blocs de tuf. Un second tri a aussi été nécessaire afin de distinguer les blocs architecturaux. L’inventaire commence par le nettoyage des blocs à la brosse souple. En révélant les traces d’outils et de badigeon, cette étape permet de distinguer les faces visibles des parties engagées dans le mur. Ensuite, le bloc est dessiné manuellement à échelle 1:5 sur toutes ses faces. Enfin, chaque bloc est marqué par son numéro d’inventaire puis rangé précautionneusement, surélevé et isolé de l’humidité du sol par un support.

Fig.5 : Réserve lapidaire, claveaux d’ogives.

Outils de taille et gabarits

Les claveaux sont taillés dans un moyen appareil de molasse. Les 57 exemplaires identifiés sont taillés dans des blocs de 31 cm de profondeur et 25 cm de largeur. La hauteur du bloc varie entre 29 cm et 38 cm, la flèche dépend de sa position dans l’ogive.

En premier lieu, le tailleur de pierre dessine des tracés préparatoires au ciseau droit sur son bloc afin de mieux appréhender les dimensions. Certains sont encore conservés. Les arêtes sont effectuées au ciseau droit tandis que l’intérieur des cavets est taillé au ciseau brettelé fin, parallèle aux arêtes. Les quatre faces sont terminées à la laye. L’extrados du claveau est dressé à la broche afin de permettre une meilleure adhésion au mortier. L’arête sommitale est terminée grâce à un large ciseau droit afin de ne pas abimer les arêtes fraichement terminées. Le tailleur possède des gabarits afin de réaliser tous ses voussoirs à l’identique ; ainsi le premier cavet correspond systématiquement à un quart de cercle de 7 cm de rayon tandis que le second s’inscrit dans un cercle de 5 cm de rayon.

Fig.6 : Relevé manuel du bloc 027.

Typologie des arcs

Afin de mieux comprendre le sens d’un bloc (lit de pose, lit d’attente, intra et extrados), il est important de le replacer dans son contexte d’origine. Les arcs conservés dans les voûtements de l’abbatiale sont tous de typologie brisée en tiers-points. Cela signifie que la portée totale de l’arc est divisée en trois segments identiques, les deux points de séparations (M et N sur le schéma) représentent alors le centre des cercles qui tracent les arcatures. L’orientation des joints-de-lit entre les blocs est alors donnée par le rayon du cercle.

Fig.7 : Typologie des arcs de l’abbatiale de Vernaison.

Empreintes des couchis et dimensions du bardage

Chaque claveau reçoit sur l’extrados des encoches taillées de biais. Elles mesurent 15 cm de profondeur, 22 cm de largeur et rentrent dans le bloc selon un angle de 65° dans la majorité des cas. La plupart des blocs portent une à deux encoches, rares sont ceux qui conservent quatre encoches réparties uniformément. Ces engravures correspondent au couchis de bois utilisé lors de la mise en place des voûtains. Leur orientation, toutes dirigées vers la clé, permettent d’identifier le lit de pose et le lit d’attente du bloc.

Fig.8 : Schéma explicatif du couchis de la croisée du transept.

Estimation du nombre de claveaux nécessaires

Il est également possible d’estimer si le nombre de claveaux conservés équivaut au nombre de claveaux initial. En effet, la longueur totale cumulée des blocs identifiés est égale à 13,65 m. Cependant, la croisée du transept est un carré de 7,30 m, sa diagonale vaut 10,32 m, ce qui équivaut au diamètre du demi-cercle dans lequel l’ogive s’inscrit. La longueur d’une seule ogive est donc estimée à 18,64 m. En définitive, il est possible que seulement un tier des claveaux formant la croisée d’ogives ait été retrouvée.

Deux typologies d’abreuvoirs

Les lits d’attente et de pose des claveaux reçoivent des abreuvoirs permettant l’adhésion du mortier entre les blocs. Ils sont taillés en biseau, soit au ciseau droit ou brettelé, soit à la broche. Il existe dans notre corpus deux grands types d’abreuvoirs. Le premier se compose d’un égouttoir central depuis lequel partent des ramifications plus courtes selon un angle de 40° (bloc001). Ce type regroupe 29 claveaux. Le second se compose d’un abreuvoir central duquel part deux paires de ramification selon un angle de 35° puis deux égouttoirs sont taillés depuis le départ de la seconde paire dans le sens contraire, afin de former des croix avec la première paire (bloc012). Ce grand type compte 25 claveaux. Sur les 57 blocs d’ogives référencés, seulement 30 ont pu être relevés à ce jour. Les voici :

Fig.9 : Claveaux en provenance supposée de la croisée du transept.

Marques d’assemblage et latéralisation

Enfin, dans une grande majorité des cas, une marque d’assemblage en forme de croix est gravée au ciseau droit sur les lits d’attentes et de poses. La largeur des branches nous donne la largeur du ciseau utilisé (variant de 1,5 à 3 cm). Le rôle de ces marques d’assemblage est d’identifier le sens de pose du bloc ; chaque marque trouve sa symétrie sur le bloc suivant ou précédent. Sur les 30 claveaux relevés, 23 portent une marque d’assemblage et seulement 18 peut être latéralisée grâce à l’orientation des encoches du couchis sur l’extrados. Dans 7 cas, la croix d’assemblage est à gauche contre 9 croix à droite. Les blocs 003 et 004 se caractérisent par deux croix d’assemblage, respectivement latéralisées à droite et à gauche. On peut donc distinguer quatre marques d’assemblage différentes pour les quatre branches d’ogives ; une marque simple à droite, une marque simple à gauche, une double-marque à droite, une double-marque à gauche.

Fig.10 : Marques d’assemblage latéralisées à droite.

Fig.11 : Marques d’assemblage latéralisées à gauche.

Fig.12 : Détail d’une marque d’assemblage taillée en biseau. Bloc 025.

Premières conclusions

Grâce à la latéralisation des claveaux, il est donc possible de proposer un certain nombre d’assemblages. Ces configurations ont été testées numériquement, tandis que l’expérimentation physique sur les blocs reste à effectuer. Les blocs 010, 012, 013, 021 et 027 présentent ainsi une configuration de la croix d’assemblage potentiellement superposable, latéralisée à droite. Néanmoins, les égouttoirs des blocs 010 et 021 ne sont pas identiques aux abreuvoirs de leurs homologues. Pour une latéralisation à gauche, il est possible de proposer deux paires : les blocs 001 et 022, les blocs 007 et 020. Une nouvelle fois, le bloc 001 ne présente pas la même typologie d’abreuvoirs que le bloc 022 avec lequel il est associé. Parmi les blocs qui ne sont pas latéralisés (absence de couchis sur l’extrados ou mauvais état du bloc), les voussoirs 016 et 024 semblent coïncider parfaitement. L’essai physique d’assemblage des blocs permettra de confirmer ou d’infirmer ces propositions.

À ce jour, 57 claveaux de la croisée d’ogive ont été identifiés dans le pierrier de l’abbaye de Vernaison. Tous ont été triés puis inventoriés, mais seulement 30 ont été relevés en dessin manuel. Les recherches se poursuivent donc pour les 27 voussoirs restants.

Lucas BOBILLON, le 08/07/2026

Comité de correction

Anne Baud, professeure en archéologie médiévale, Laboratoire ArAr (UMR5138)

Anne Flammin, ingénieure de recherches CNRS, Laboratoire ArAr (UMR5138)

Emmanuel Bernot, archéologue médiéviste, spécialiste bâti, DAVL